13.12.2006
L'art de la traque

À trente-cinq ans, John Stokes découvre dans le bush australien comment traquer un animal sauvage sur des kilomètres, où trouver de l'eau, bref, de quelle façon survivre en retrouvant en lui-même ce qui unit les êtres entre eux - tout ce que la culture nous a fait désapprendre en cloisonnant le monde.
Un jour, l’un de ses enseignants aborigènes frotte la peau blanche de Stokes et lui dit : « Ah ! tu as un bon camouflage ! Maintenant, toi tu peux aller où ils ne nous laisseront pas aller. Tu peux ouvrir la porte pour nous, par en dedans. » C’est l’un des rôles de Stokes qui, après avoir été formé par de vieux Aborigènes australiens, enseigne à de jeunes Amérindiens comment retrouver les sources vives de la nature et de l’être par l’art de la traque.
John Stokes est un conteur d’histoires, un homme de brousse, un musicien, un artiste - toutes choses qui n’ont pas grand chose à voir avec le langage écrit. Quand nous finîmes l’enregistrement de l’entrevue que vous lirez ici, nous étions enchantés, mon compagnon et moi. Durant deux heures nous avions ri, pleuré, rêvé, nous nous étions nourris, nous avions grandi. Certaines personnes ont ce genre d’impact sur les autres. C’est le cas de Stokes. Mais en recopiant l’interview, j’ai regretté de ne pas avoir le rythme, la voix, les silences, la fluidité du langage parlé.

L’homme est jeune, quarante et un ans, mais a déjà derrière lui toute une vie de voyages et d’aventure. On le connaît surtout aux États-Unis comme co-animateur de groupes d’hommes avec Robert Ely et James Hillmann et pour ses performances musicales avec le Paul Winter Consort. Mais Stokes est avant tout le directeur du Traking Project - qui a pour but de combattre le racisme, de développer la paix et d’encourager la responsabilité face à la planète. Il fait un travail remarquable du point de vue des Indiens eux-mêmes dans les communautés hopis, navajos, pueblos, mohawks et iroquoises. Le Traking Project a touché soixante-quinze mille personnes depuis 1986 - et particulièrement des enfants des communautés autochtones un peu partout à travers le monde.
Stokes a eu plusieurs enseignants chez les autochtones hawaïens et amérindiens, mais c’est en Australie, où il demeurera six ans, qu’il rencontrera Jimmy James, un traqueur aborigène légendaire qui deviendra en quelque
sorte son mentor.

- C’est quand même paradoxal : un Blanc qui va dans les communautés amérindiennes enseigner aux enfants la
survie en forêt !
- Parfois, culturellement, nous devenons si enfermés dans nos habitudes que nous avons besoin d’un nouveau rêve. Quand le rêve vient sous la forme de quelqu’un d’extérieur, on est porté à être plus attentif. Dans la culture amérindienne, ce quelqu’un d’extérieur est personnifié par le coyote. C’est un rusé, un magicien qui représente aussi l’esprit créateur, la capacité de faire du neuf avec du vieux. Je travaille avec l’esprit du coyote. Le musicien noir qui transmet l’art de jouer du drum peut très bien être entouré par les siens mais, pour toutes sortes de raisons, les gens de sa propre culture regardent ailleurs et sont toujours intéressés par autre chose - un Blanc vient et dit : « Veux-tu m’enseigner ? Je veux vraiment apprendre ! » Et plus tard, ce Blanc joue du drum comme un Noir. Et toute la communauté noire se réunit et vient faire de la musique avec lui... Par exemple, pour Uncle Jimmy, ce n’était pas important que je sois blanc ou noir. La seule question importante était : « Peut-il transmettre ces choses à nos enfants ? Est-il assez fort, assez ouvert, assez persistant, assez mature pour véhiculer l’enseignement ? » Les vieux ne sont pas très concernés par la couleur de peau.
- Cet Uncle Jimmy a été majeur dans votre vie. Comment l’avez-vous rencontré ?
- J’enseignais dans un collège en Australie à des Aborigènes trop vieux pour aller à l’école. Des gens venaient de tout le pays. Dans nos cours, nous utilisions une composante culturelle. Un jour, mes étudiants m’ont parlé de Jimmy James, un des meilleurs traqueurs du continent. La police australienne le demandait souvent pour traquer des criminels, trouver des enfants perdus. Ils m’ont dit : « On est tous de bons traqueurs ici, mais lui, c’est le meilleur. Il peut traquer un poisson dans la mer. » On l’a fait venir. Uncle Jimmy parlait le pindjinjara - un langage du sud-ouest du désert australien mêlé à un peu d’anglais. On appelle ça le « pidjin ». Il parlait peu mais sa compréhension des choses et de la psychologie humaine était profonde. Il y avait cinquante personnes dans mon cours. Nous sommes sortis dehors dans le sable et il a demandé aux gens de faire des traces dans toutes les directions ; une seule personne devait quitter le groupe, lui avait le dos tourné.
Puis il se retourna vers nous et en quinze secondes il retrouva dans ce galimatias de traces la personne qui avait quitté le groupe. Les Aborigènes se sont mis à applaudir. Puis il a parlé de choses qu’il savait : comment lire la température des marques, comment lire les traces dans le sable... Son savoir était immense. Tout le monde était silencieux. Et je pouvais sentir comment mes étudiants étaient à ce moment-là fiers d’être aborigènes, fiers de faire partie de la culture de ce gars-là. Je me suis dit : « Il vient de faire en dix minutes ce que je n’ai pas réussi à faire en un an. »
En allant le reconduire, je l’ai traité de vieil homme. Avec son inimitable accent, il a répondu : « Je ne suis pas un vieil homme. Toi tu es un vieil homme. » Il avait soixante-quinze ans et moi vingt-sept. Cela scella notre première rencontre. Par la suite, il m’a toujours appelé « vieil homme » et moi
« jeune homme »...

- Traquer avec Uncle Jimmy devait être toute une expérience. Vous avez dû connaître toutes sortes d’aventures...
- Il voulait surtout que je voie comment il vivait dans le monde. Parce qu’il vivait à chaque moment de sa vie l’art de traquer. Un jour, il m’a appris l’art du boomerang. On était alors dans le sud de l’Australie, sur la terre d’un fermier voisin de la Mission (c’est ainsi qu’ils nomment les réserves) où nous habitions alors. Il a pointé du doigt une branche qui avait juste la bonne courbe pour faire un boomerang et m’a dit : « Coupe- la ! » Je l’ai coupée. On revenait vers la Mission, je marchais avec le bois dans ma main. Uncle Jim me suivait derrière avec la hache quand, tout à coup, on a vu rappliquer le fermier qui roulait à vive allure dans son camion. Il avait l’air furieux ! Je me tourne vers Uncle Jim et lui dis : « Ça y est, on est pris ! » Et j’ai vu Uncle déposer sa hache au sol et se mettre à marcher dans la direction opposée comme s’il ne me connaissait pas. Je n’en croyais pas mes yeux ! (rires). J’ai appris ce jour-là non seulement comment faire un boomerang, mais aussi l’art de s’échapper de l’évidence.
Mais son stratagème n’a pas marché. Le fermier nous dit d’un ton agressif : « Qu’est-ce que vous faites-là ? » C’était un grand roux à l’air méchant. Et soudain, au milieu de sa phrase, il regarde Uncle Jim, s’arrête, enlève son chapeau, le met sur sa poitrine et demande sur un tout autre ton :
« Etes-vous Jimmy James ? » Uncle Jimmy répond que oui. Le fermier dit : « J’ai attendu toute ma vie pour vous rencontrer. Je vous ai vu dans le journal, je connais tous vos exploits, je sais que vous êtes le meilleur lanceur de boomerang de tout le continent. Voulez-vous lancer votre boomerang pour moi ? » Uncle Jimmy acquiesce. Il trouve le terrain qui convient, met son chapeau par terre et dit : « Le boomerang va atterrir sur mon chapeau. » C’était un jour venteux. Uncle Jimmy sent le vent, se positionne, lance le boomerang, qui part, revient, circule autour de nos têtes et va se déposer directement sur le chapeau d’Uncle. Le fermier enlève son chapeau, le lance au sol avec enthousiasme et dit : « Wow ! Fais-le encore ! » Uncle Jim le refait. Le fermier dit : « Tu peux venir n’importe quand sur ma terre et prendre n’importe quoi. » Il s’embarque dans son camion et s’en va avec un grand sourire aux lèvres.
On est revenu à la réserve et nous avons mis le bois à tremper de telle sorte qu’il ne craque pas en séchant. Quelques semaines plus tard, le bois était prêt pour le boomerang. Tout l’après-midi j’ai frotté mon bois. Les enfants aborigènes ne veulent plus trop apprendre des vieux. Uncle Jim m’utilisait, je crois, pour montrer aux enfants : « Tu vois ce gars-là, il est blanc et pourtant il veut apprendre ce que je sais ». Au cours de l’après-midi, j’ai noté qu’un gars à bicyclette allait et venait plusieurs fois pour me voir travailler, mais je n’y ai pas porté attention. Et je me suis soudain rendu compte qu’en fait ce n’était pas un gars, mais plusieurs gars. Ils se passaient la bicyclette à tour de rôle pour venir voir travailler le Blanc. Au moment où j’ai réalisé ceci, Uncle Jim m’a regardé, a juste hoché la tête, il a souri et a dit : « Oui, tous les enfants ! » Juste ça !
Plus tard, quand il a eu faim, nous avons chassé un lézard et il m’a montré comment le piquer dans le cou avec une fourchette et faire sortir par là tout ce qui était immangeable, mais garder en dedans le jus qui attendrit la viande. Voilà le genre de choses qu’il m’apprenait, et voilà la façon dont il m’enseignait.
Dans la mentalité aborigène, le bon coureur n’est pas celui qui court le plus vite mais celui qui court le mieux, qui est le plus beau en courant. Comprenez-vous ? C’est une forme d’art. Traquer ne consiste pas à appliquer juste une série de manoeuvres paramilitaires. C’est aussi un entraînement du coeur à la compassion. Traquer, pour Uncle Jimmy, c’était l’art d’être humain. Et moi, c’est ce que je traquais en lui (rires).
- Qu’avez-vous appris des Aborigènes que votre culture ne vous avait pas enseigné ?
- Les autochtones et les Aborigènes m’ont appris la beauté du partage, la beauté d’avoir une famille étendue par rapport à une famille nucléaire. Par exemple, j’ai appris le rôle crucial des oncles dans l’éducation des petits garçons. Ça libère les pères pour leur vrai rôle, qui ne doit pas se limiter au rôle d’un ami. Avec les Aborigènes, j’ai appris la magie que contient le monde, pas seulement la magie des medicine men, mais la magie quotidienne. J’ai appris à écouter mes rêves, à entrer dans la dimension psychique et télépathique de la conscience, une dimension ouverte à tout le monde. Mais voyez-vous, toutes ces habiletés ne sont rien comparées au fait d’être vivant et d’en avoir de la gratitude... Ce n’est rien comparé à la magie qui fait qu’un arbre géant émerge d’une graine minuscule. Ils m’ont appris le respect et la gratitude pour ce mystère. De toutes les espèces de graines vient l’admirable diversité de la nature, les mille et une diverses façons d’être en vie. Dans les cultures autochtones, chaque personne est généralement encouragée à être ce qu’elle est. J’ai appris avec eux le respect de la différence. J’ai aussi appris que, pendant que nous développions la technologie, d’autres cultures, comme celle des Aborigènes, ont choisi de développer leur mental, leur monde intérieur. Les Aborigènes disent qu’ils ont parmi eux des gens qui vont régulièrement sur la lune. Un vieux m’a dit un jour : « On est heureux que finalement vous y soyez arrivés ; nous, ça fait des milliers d’années qu’on y va ! » (rires).

- Vous n’avez pas été entraîné seulement par Uncle Jimmy. Vous avez eu d’autres guides en Australie. Pouvez-vous nous parler davantage de la nature de cet entraînement ?
- Jeune, j’étais un athlète - je travaillais ma musculature, j’étais très concerné par mon look. Quand j’ai rencontré mes enseignants spirituels, j’ai été surpris. Certains n’avaient de l’air de rien à l’extérieur, mais en dedans, quelle beauté ! Ils m’ont demandé de prier. Je ne savais même pas comment. Et j’ai commencé à réaliser qu’il y avait une tout autre façon de s’entraîner dans la vie. On peut aller toujours plus haut et plus loin. Dans le monde aborigène, on appelle les gens qui voient plus haut et plus loin des hommes et des femmes « de haut degré ». Ils peuvent voir le futur, lire les étoiles, savoir l’issue d’une bataille, interpréter les rêves, guérir. Je voulais être avec cette sorte de gens. Il fallait que je travaille très fort pour me rendre là. C’est pas un ticket gratuit, je vous le garantis !
Les Aborigènes m’ont mis sur une sorte de chemin spirituel. Ils ont restructuré complètement mon mental. Entre autres, ils m’ont appris à rêver. Ils m’envoyaient des rêves et pouvaient voir mes progrès à la façon dont je rendais les rêves le matin. C’est un tout autre monde, une tout autre mentalité que la nôtre. Jeune, je pensais que j’étais un peu stupide parce que j’étais un rêveur né. Je voyais ça comme une faiblesse ; dans leur culture, c’était une force. Ça voulait dire que j’étais ouvert à entendre des choses qui sont derrière le mental. Ils enseignent par l’exemple. Vous apprenez en regardant les Anciens. Je devais apprendre, par exemple, comment les petits animaux, les oiseaux, les arbres..., parlent. Tous ont des vibrations et des rythmes différents. Mais on ne croit pas à ça de nos jours. On ne pense même pas que les animaux ont une âme. Imaginez seulement le travail d’éducation à faire sur notre rapport aux animaux. Maintenant, imaginez l’océan. L’océan a sa propre façon d’être et constitue les trois quarts de la planète. Qui va écouter l’océan, qui se soucie de comment parlent les poissons ? Ceci est l’enseignement originel. C’est ce qu’ils m’ont transmis en version accélérée.
- Cet entraînement a-t-il été difficile ? Y a t-il eu des moments noirs ?
- Le but de l’entraînement pour devenir traqueur est de vous identifier avec la souffrance de l’animal que vous tuez et mangez. Vous ne pouvez le faire si vous n’avez jamais expérimenté vous-même la souffrance. Vous ne pouvez vous mettre dans la peau d’un autre être humain qui souffre si vous ne marchez pas avec lui. J’ai dû apprendre ceci. J’ai commencé à marcher comme l’un d’eux. Durant cette période de ma vie, j’ai commencé à expérimenter le racisme, le désespoir, le manque de compréhension, le besoin physique. Tout en même temps. Puis ma femme est morte. J’étais coincé avec toute cette peine. J’ai été très loin, trop loin dans la souffrance de cette perte. Ils m’ont dit : « Ta souffrance n’est rien comparée à la souffrance de notre peuple. Laisse tomber ton auto-pitié. »
J’étais donc dans ce pays étranger avec cette immense peine. Je suis parti dans le désert sans rien. J’y suis resté des jours et des jours. C’était long comme une année. Il faisait chaud, j’avais faim, j’avais mal, j’étais triste et souffrant. Cela m’a travaillé. Avant, je ne ressentais pas ce genre de choses. Cela a été un moment très noir. Je devais connaître ce côté de la vie pour avoir la force de vouloir changer les choses. On ne peut pas rester trop longtemps dans ces espaces-là, sinon on s’autodétruit. La nature m’a finalement guéri. Lorsque j’ai eu trente-cinq, trente-six ans, j’ai commencé à grimper à nouveau vers la lumière. J’ai mis cette souffrance en perspective, j’ai compris les leçons de ce bout de vie. J’en suis sorti. Les parties atrophiées de moi se sont remises à pousser comme les bras d’une étoile de mer. J’ai commencé à nouveau à voir la Beauté. Une joie nouvelle m’habitait. C’était une joie grave et pleine de ce que j’avais connu.

- Vous dites que la nature vous a guéri...
- Quand, pour la première fois, j’ai été dans la brousse avec les Aborigènes australiens, ce fut pour moi une expérience d’humilité. Dans le désert, ils m’ont demandé si je savais où trouver à manger, où je pouvais trouver de l’eau. J’ai dit que je ne savais pas. Ils ont dit : « Pour un professeur, tu ne sais pas grand-chose de la vie. » C’était juste ! Vous savez, un homme de brousse doit connaître la botanique, l’astronomie, la linguistique, la chaîne alimentaire et bien plus que ça s’il veut survivre. On peut obtenir son PhD à l’université en peu d’années, mais devenir un bon homme de brousse prend une vie.
L’humilité est une qualité qui rend possible notre existence sur cette planète. Prendre sa place dans la chaîne de la vie dissout le comportement anthropocentrique et égoïste dans lequel évolue l’Occident moderne. Quand on va dans la nature, on voit l’équilibre entre la vie et la mort, le froid et le chaud, on va au-delà de la dualité et on peut sentir qu’il y a une force qui maintient tout cela ensemble. Quand vous voyez la douceur et la férocité des animaux sauvages, quand vous voyez un volcan en fusion ou comment certains arbres plient sous le vent alors que d’autres restent droits, vous réalisez qu’il y a une variété d’émotions et de réponses dans la nature et qu’il y a plusieurs façons d’être.
J’ai aussi beaucoup appris sur la relation chasseur et proie. J’ai compris davantage le lien qui unit tous les êtres, les aspects symbiotiques de la nature et le rôle que jouent les carnivores. Par exemple, dans la nature, chasser n’est pas une activité violente en soi. C’est devenu ainsi à cause des armes que nous utilisons et parce que nous avons perdu le respect des animaux. La façon originelle consistait à tuer juste quand on avait besoin de nourriture, d’utiliser l’animal tout entier et pas seulement une partie, de demander pardon à l’esprit de l’animal.
- Comment les communautés autochtones vous ont-elles reçu à votre retour d’Australie ?
- Selon l’histoire des Faiseurs de paix (Peace Makers) de la Confédération des Iroquois, le peuple le plus dur d’accès sont les Mohawks. Ce sont eux qui m’ont invité quand je suis revenu d’Australie en 1984. Et bien sûr, quand vous allez vers les plus féroces et que vous réussissez avec eux, les autres voient cela et sont enclins à vous faire confiance. Les Mohawks sont des gens fiers, beaux et durs. Ils sont aussi les plus vieux frères de la Porte de l’Est de la Longue Maison et, dans la Confédération iroquoise, il est approprié d’entrer par la Porte de l’Est. Et alors le sud-ouest s’est ouvert, le nord-est... Dans le monde indien, vous êtes reconnu par ceux avec qui vous êtes associés et par le fruit de votre labeur. L’enjeu était bien sûr d’aller vers des gens qui avaient connu quatre cents à cinq cents années de haine, de massacres, d’école forcée, et d’être accepté comme un ami. J’ai été testé par eux et j’ai été accepté. Le test des autochtones de tous les pays tourne autour de cette question : « Savez vous vraiment, ce dont vous parlez ? Vivez-vous selon ce que vous dites ? Ou est-ce que votre savoir ne repose que sur des mots ? » C’est une question très pertinente.
- Vous avez une haute opinion des peuples autochtones. Il y a beaucoup de gens qui vous taxeraient de romantique...
- Oh ! Mettons cela au clair tout de suite ! Quand j’ai rencontré mes enseignants, je ne les voyais pas au départ comme mes enseignants. Mais je les ai entendus tenir des propos qui me rappelaient quelque chose que j’avais oublié, et qu’intuitivement je cherchais. J’évolue dans le monde autochtone et aborigène depuis des années. Vous pensez bien que j’ai vu les bons coups et les mauvais coups de tout le monde, les limites, les chutes, les forces. Avec l’âge, je deviens daltonien. Quand, dans certains discours, il y a quelque chose que je veux entendre, alors j’écoute soigneusement. Ce n’est pas du romantisme, c’est une recherche de sagesse.
- Comment voyez-vous l’Amérique aujourd’hui ? Et, au-delà, le futur de l’homme ?
- Lisez les premiers comptes rendus sur l’Amérique du Nord par les premiers explorateurs européens. C’était le paradis, ici. Le continent entier était conservé dans un état de beauté radieuse. Nous sommes supposés transmettre le cadeau de génération en génération et dans un meilleur état que lorsque nous l’avons reçu. Je crois qu’il est temps, ici, de parler d’amour. Les Anciens disent : « Si vous saviez seulement juste dire merci ! Ça pourrait être assez ! »
Recycler nos déchets ne sauvera pas la planète, nous avons besoin de beaucoup plus. Il y a chez l’homme moderne une beauté qui ne demande qu’à être réveillée à nouveau. Nous avons besoin de devenir très vastes, très beaux, nos coeurs ont besoin de s’ouvrir, d’accepter d’être vulnérables et blessés.
- Avez-vous encore l’espoir que les choses puissent être redressées ?
- Nous savons aussi que la peur et le désespoir paralysent. Au moment où vous avez besoin d’agir, la chose la plus terrible est d’être paralysé dans l’inaction. Que pouvons-nous vraiment faire ? Au début, essentiellement nous asseoir et écouter. Si vous n’avez pas reçu, ce que vous devez faire simplement est de vous asseoir, regarder et écouter. L’action viendra d’elle-même. Je vois beaucoup d’actions positives autour de moi. Je sais que la graine est encore vivante. Je vois beaucoup cela chez les enfants. Dans la nature, certaines espèces en voie d’extinction sont de retour. Aussi ridicule que cela puisse paraître en ces temps de désespoir, j’ai une réelle foi en l’être humain.

- Quand vous travaillez avec les enfants indiens, que leur apprenez-vous ? Et comment en est-on arrivé à cette rupture générale avec la nature ?
- C’est avec les Grecs (si majestueux fussent-ils) que nous avons perdu notre relation avec la nature, quand il a été décidé qu’il y avait un monde animé et un monde inanimé. Cela a été une perte tragique. Les autochtones enseignent que toutes les choses sont vivantes, que toutes les choses ont une âme. En disant que certaines choses n’ont pas d’âme, nous en sommes arrivés à penser cela de certaines gens, qu’elles étaient d’une certaine manière moins qu’humains.
Dans mon enseignement, j’essaie de renverser ce que Robert Bly appelle l’ « infantilisation de l’Amérique ». Nous sommes de plus en plus infantiles, impatients. De ce point de vue, nous sommes très immatures.
Les deux attributs des peuples tribaux partout dans le monde sont la patience et l’humour. C’est une caractéristique de ceux qui sont ici depuis longtemps. « Prends pas les choses trop au sérieux et va lentement. » J’ai réalisé que ce n’était pas nécessairement en travaillant avec les présidents des grandes corporations qu’on va changer quelque chose. Le pouvoir doit simplement être rendu aux opprimés, et c’est eux qui se guérissent - et plus que ça : en se guérissant, ils aident l’oppresseur à se guérir.
Propos recueillis par Paule Lebrun et publiés
dans le Guide Ressources. vol. 9, no 3.
Source : Nouvelles Clés
Photos :
1. Ivica Kauric
5. Heinz Westermann
6. Penny Tweedie
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Commentaires
Cristal, comme nos ondes sont proches en ces instants, je suis à la découverte du livre de Marlo Morgan "Message des hommes vrais au monde mutant : Une initiation chez les aborigènes", l'as-tu lu ? Je t'embrasse !
Ecrit par : La petite cerise sur le gâteau | 13.12.2006
Cerisette, ce livre m'avait bouleversée. Il figure d'ailleurs dans la liste des livres qui m'ont nourrie. Le "Vrai Peuple" vit sur un autre niveau de réalité et il nous enseigne à retrouver les valeurs perdues que nous possédons.
Je publierai des passages du livre. En attendant, un petit extrait :
"La grande différence entre les humains de notre époque et ceux de nos origines, c'est que les Mutants sont habités par la peur. Le Vrai Peuple ne connaît pas la peur. Les Mutants menacent leurs enfants. Ils ont besoin de sanctions pénales et de prisons. Même la sécurité des gouvernements est fondée sur la menace armée envers les autres pays. Pour la tribu, la peur est une émotion du royaume animal où elle joue un rôle important dans la survie. Mais si les humains connaissaient l'Unité divine et comprenaient que l'univers n'est pas le fruit du hasard mais un plan en cours de déploiement, ils ne pourraient pas avoir peur. Ou vous avez la foi, ou vous avez peur, mais vous ne pouvez avoir les deux. Les choses engendrent la peur et plus vous possédez de choses, plus vous aurez peur. Et, finalement, vous vivrez votre vie pour les choses."
Je t'embrasse fort !
Ecrit par : Cristal | 13.12.2006
Merci toutes les deux pour cet échange instructif et riche, je ne connaissais ni Stokes ni ce livre de Marlo Morgan.
j'ai aimé lire ces propos de sagesse, déjà entendu chez d'autres sages, à réécouter en boucle sans jamais s'en lasser
j'ai aimé cet espoir-là:
"Les parties atrophiées de moi se sont remises à pousser comme les bras d’une étoile de mer. "
Ecrit par : Camille | 13.12.2006
Tu as le bonjour
Du voyageur immobile
Il m’a prié de te le donner
À ma dernière halte
Il te fait dire
Combien est grande sa peine
De voir les petits d’homme
Ne plus honorer
Notre mère la terre
Devenir ignorants
Du temps du rêve
Ne plus se reconnaître
Dans le regard de l’autre
Cela lui serait grande douceur
Que tu le chantes
Pour les enfants
Pour qu’ils réapprennent
À dire je t’aime
À te revoir
Dans le temps petit
Qu’il nous reste de vivre
D’ici là
Mon cœur t’accompagne
Passeur d’hommes
Ecrit par : michelgonnet | 13.12.2006
C'est chaud de te sentir en résonance, Camille ! Merci pour tes mots.
Ah cher Michel, tes mots, toujours en symbiose, ne cessent de toucher mon âme ! Merci pour ta présence, Ami.
Je vous embrasse !
Ecrit par : Cristal | 13.12.2006
…sur le chapeau…
...
Ecrit par : ... | 14.12.2006
« […]Mais voyez-vous, toutes ces habiletés ne sont rien comparées au fait d’être vivant et d’en avoir de la gratitude... »
« Les Anciens disent : « Si vous saviez seulement juste dire merci ! Ça pourrait être assez ! » »
Ecrit par : Marc | 15.12.2006
« […]Mais voyez-vous, toutes ces habiletés ne sont rien comparées au fait d’être vivant et d’en avoir de la gratitude... »
« Les Anciens disent : « Si vous saviez seulement juste dire merci ! Ça pourrait être assez ! » »
« Le test des autochtones de tous les pays tourne autour de cette question : « Savez-vous vraiment, ce dont vous parlez ? Vivez-vous selon ce que vous dites ? Ou est-ce que votre savoir ne repose que sur des mots ? » C’est une question très pertinente. »
Magnifique interview dont j'avais envie de vous faire part surtout de ce que j'ai retenu...
Merci pour cette rencontre.
Marc
Ecrit par : Marc | 15.12.2006
Marlo Morgan, et hop! sur ma liste pour Noël ;)
Ecrit par : pyrome | 17.12.2006
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